La navette fluviale, un mode transport en commun comme les autres | air des Lyonnaises et des Lyonnais

    

Jacques Guinet • Public : Embarcadère Bateaux Mouche (1900) –  LE VAPORETTO – Photo Novotel Lyon

Depuis le milieu du XIXème siècle, le Rhône et surtout la Saône ont été utilisés aux abords de Lyon pour transporter des passagers. Après une période faste jusqu’au début de la 1ère guerre mondiale, ce mode de transport a décliné et ne concerne pratiquement plus aujourd’hui que les activités autour du tourisme. Devant l’encombrement quotidien des voies routières sur les quais du Rhône et de la Saône qui génère une pollution persistante, une solution pour désengorger ces quais est de rétablir un service public de transport de voyageurs par voie fluviale intégré au réseau TCL. C’est ce que nous allons vous expliquer.

Un peu d’histoire

L’histoire moderne du transport fluvial de passagers à Lyon remonte à 1863 grâce à Pierre-Émile Plasson et Louis-Elisée Chaize, cofondateurs du service de bateaux omnibus sur la Saône reliant La Mulatière à Vaise. Les bateaux à vapeur mais à hélice et non pas à roues à aube sont construits à Lyon dans les ateliers de La Mouche dans le quartier de Gerland. La Compagnie des bateaux à vapeur omnibus démarre avec 5 embarcations pouvant accueillir 60 passagers chacune en 1863 à 10 bateaux et passe à 12 bateaux d’une capacité unitaire de 100 personnes fin 1864 puis à 17 deux ans après. Entre 1871 et 1900, ce sont 4 millions de passages par an qui seront assurés par voie fluviale. Devant le succès des ateliers de La Mouche, la Ville de Paris s’y intéresse pour l’Exposition Universelle de 1867 et commande 30 bateaux qui seront acheminés par la Saône, l’Yonne et la Seine.

Des médailles commémoratives ont été frappées en 1867, en voici la photo avec le blason des deux villes :

                                        

                                               Photos Jacques Guinet • Public

La marque n’ayant jamais été déposée, Paris se l’appropriera avec sa Compagnie des Bateaux-Mouches fondée par Jean Bruel qui déposera la marque commerciale en 1950. Mais, qu’il en soit, d’origine, c’est bien lyonnais comme Guignol ou le tablier de sapeur.

Revenons dans la Capitale des Gaules. Le transport fluvial de passagers voit arriver des concurrents sérieux progressivement dès 1860 avec le chemin de fer Lyon-Sathonay (1861), le funiculaire (la « ficelle » de la rue Terme en 1862) puis le tramway en 1880. En 1879 est créée OTL, la compagnie des Omnibus et tramways de Lyon. En 1911, avec l’appui du conseil municipal, le service des « mouches », déjà tombé entre les mains d’OTL. En 1912, OTL disposera de 10 lignes de tramway et de 5 bateaux de 150 à 225 passagers sur un parcours réduit à des trajets de Bellecour à Saint-Rambert. OTL s’évertuera à mettre fin au service fluvial dont la décroissance sera accélérée par la diminution du nombre de pontons et l’absence de connexion avec le tramway, le funiculaire et le train.

Pour ceux qui voudraient connaitre toute l’histoire dans le détail, voici un lien vers un très gros travail de Benoît Gomez publié en 2013 en tant que Document Mémoire CNRS Dumas et disponible sur le site HAL Archives ouvertes. On peut le consulter ici, attention le fichier est volumineux et le chargement peut prendre plus de 30 secondes :  Cliquer pour ouvrir

Un siècle après, une idée née d’un conseil de quartier : une navette fluviale pour le transport de voyageurs

Après la fin du service des bateaux-mouches, les fleuves lyonnais, en particulier le Saône continuent à être utilisés par le transport de marchandises, la navigation touristique et la navigation de plaisance. Plus récemment, c’est un moyen qui s’est développé pour le transport de déchets.
Depuis le 4 avril 2012, une navette privée communément appelée le Vaporetto circule sur la Saône entre la Confluence et le Quai Arloing à Vaise. Ce bateau fonctionne entre 9H30 et 21H30 avec une longue pause hivernale et n’a pas de contraintes d’horaires ni de qualité de service comme les transports en commun classiques proposés par le SYTRAL. L’initiative comme le financement reviennent à Unibail Rodamco, propriétaire du Centre Commercial de la Confluence. Le tarif est de 4 € par trajet, 2 € par trajet pour les adhérents au programme de fidélité Confluence, pour leurs accompagnants (3 personnes maximum) et   pour les enfants de moins de 12 ans, il est gratuit pour les enfants de moins de 5 ans, toutes ces conditions étant sans rapport avec les tickets ou abonnements TCL. Le 3 novembre 2017, le Vaporetto a fêté son millionième passager, ce qui démontre le potentiel de ce mode de transport à Lyon.
Il y a cinq ans, constatant la pollution de l’air extérieur des quais de Saône rive droite qui en faisait un point noir inquiétant pour la santé des riverains, le conseil de quartier Vaise-Industrie-Rochecardon (VIR) animé par son président Cédric Rousset s’est mis à la cherche de solutions. Il est apparu qu’une opportunité existait pour participer au désengorgement de ces voies, c’était d’utiliser la Saône pour transporter des passagers et limiter ainsi le trafic pendulaire domicile-travail quotidien, nord-sud le matin et l’inverse le soir. Il n’était pas question de concurrencer le Vaporetto, d’autant plus que ce dernier démarre à 9H30 le matin donc beaucoup trop tard pour répondre à l’objectif visé. S’agissant d’un véritable service public, la navette devrait être accessible avec un titre de transport du réseau TCL pour constituer une offre complémentaire à celles déjà proposées par le SYTRAL.
Le Conseil de Quartier VIR a travaillé avec les élus locaux de l’arrondissement, avec Roland Bernard, conseiller métropolitain membre de la Commission Fleuve et Aménagement et usages, ainsi qu’avec des organisations professionnelles (Voies Navigables de France, Yachts de Lyon, transporteurs…).
La solution ainsi élaborée a été présentée lors d’une réunion publique à la mairie du 9me arrondissement le 4 février 2016. Pour voir le compte-rendu :c’est ici

De l’idée à la mise en pratique : un parcours semé d’embûches

Nous avions beaucoup d’espoirs après la réunion du 4 février 2016 puisque des promesses avaient été faites par les élus, il restait à statuer sur l’emplacement du ponton à Vaise, le bateau avait été réservé auprès de Yachts de Lyon (déjà opérateur du Vaporetto) et, au mois de juin, le service devait démarrer sur la portion Confluence-Vaise et se prolonger rapidement jusqu’à l’Île Barbe (le ponton existe déjà) et plus en amont par la suite, le maire de Couzon-au-Mont d’Or étant très demandeur de cette solution car sa commune subit elle aussi les effets du trafic pendulaire sur la qualité de l’air.
Nous avons rapidement déchanté, rien ne s’est passé et, le 5 octobre 2016, un courrier signé par 5 présidents de conseils de quartier été adressé à Gérard Collomb, maire de Lyon, pour savoir où en était le dossier. Ce dernier a répondu le 19 octobre 2016 pour dire qu’il transmettait à son cabinet à la Métropole.
Par un courrier du 8 mars 2017, Gérard Collomb, en tant que Président de la Métropole nous a adressé un courrier nous annonçant que le Vaporetto allait être prolongé jusqu’au quai Arloing à partir du 18 mars 2017, avec une inauguration le 17 mars. Personne n’est opposé à ce prolongement mais ça ne répond absolument pas à notre demande de transport public de passagers par voie fluviale, intégré au réseau TCL.
Ne recevant toujours pas de réponse satisfaisante à notre demande, ce sont cette fois 8 présidents de conseils de quartier des 1er, 2ème, 4ème et 9ème arrondissements qui ont écrit à David Kimelfeld devenu entre-temps Président de la Métropole, pour solliciter une rencontre avec lui ainsi qu’avec l’ensemble des parties prenantes du dossier, avec le souhait qu’elle permette de déboucher sur des engagements de lancement d’une phase expérimentale dès que possible.
À ce jour début décembre 2018, rien n’a avancé malgré nos relances et les articles de presse :

  • Nouveau Lyon du 22 juillet 2018  c’est ici
  • Le Progrès du 28 aout 2018  c’est ici
  •  et une question posée par les élus du PRG au Conseil de la Métropole du 17 septembre 2018  c’est ici

La position du SYTRAL

Lorsque le Conseil de Quartier VIR a commencé à plancher sur le sujet, Bernard Rivalta, alors président du Syndicat mixte des transports pour le Rhône et l’agglomération lyonnaise (SYTRAL) s’était déclaré farouchement opposé à cette idée de navette fluviale car, pour lui, ça ne pouvait pas être rentable sauf si la Communauté Urbaine de Lyon lui amenait le budget complémentaire nécessaire.
Annie Guillemot a succédé à Bernard Rivalta le 11 juin 2015. Interrogée lors d’une réunion publique en 2016 sur sa position par rapport au transport fluvial de passagers, elle a répondu : « Le fluvial, oui, on y pense » sans plus d’engagement ni de précision.
Du 15 mai au 20 juin 2017, l’enquête publique pour le nouveau Plan de Déplacements Urbains (PDU) a reçu plus de 1 000 contributions de la population dont 28 se déclaraient favorables au transport fluvial de passagers intégré au réseau TCL. Malgré cela, la position du SYTRAL est restée inchangée (essentiellement pour des raisons économiques) et les commissaires-enquêteurs se déclarés d’accord dans leur rapport de synthèse. Le document complet sur le PDU 2017-2030 ne parle que du développement de l’usage de la voie navigable pour le tourisme et le transport logistique fluvial.
Le 7 octobre 2017, Fouziya Bouzerda a remplacé Annie Guillemot à la tête du SYTRAL. Dans une interview télévisée sur TLM en octobre 2018, elle a déclaré comme ses prédécesseurs que le transport de passagers par voie fluviale n’était pas rentable et qu’en plus « la navigation sur la Saône n’était pas possible l’hiver pendant plusieurs mois », ce qui montre sa méconnaissance totale du sujet puisque Monique Novat, Directrice territoriale Rhône Saône de Voies navigables de France et présente lors de notre réunion publique du 6 février 2016, nous avait précisé que le nombre de jours de non-navigabilité de la Saône était en moyenne de 12 à 19 jours par an. Ce sont les exploitants du Vaporetto qui ont pris la décision dès le début d’interrompre le service entre novembre et mars, ce qui se comprend vu que la vocation de cette navette n’est pas d’assurer un service public de transport de passagers.

Le SYTRAL est l’autorité organisatrice des transports et les collectivités concernées n’avanceront pas sans étude de marché et coût précis des infrastructures à créer sur les berges qui accueilleront le public, y compris à  mobilité réduite, et en sécurité. Les études préalables devront également explorer la question des connexions avec le réseau terrestre en fonction des flux de déplacement existants et prévisibles.

Les infrastructures existent déjà sur les rives de Saône, les appontements sont régulièrement utilisés par la navigation de tourisme et par le Vaporetto. VNF a déjà intégré cette solution dans son accord de partenariat avec la Métropole de Lyon pour 2016-2021. Voir la carte des infrastructures existantes en 2016, c’est ici et on peut constater le nombre d’embarcadères en service. Pour aller plus loin au nord sur la Saône jusqu’à Sant-Germain au Mont d’Or, des embarcadères opérationnels existent aussi : voir la carte

De grandes villes en France ont choisi de mettre le transport fluvial dans leur offre de transport en commun public. Nous avons retenu Toulon, Nantes et Bordeaux qui ont réussi l’exercice et on en trouvera un  tableau comparatif ici : Cliquer pour afficher
Une expérience a été menée à Paris entre 2007 et 2011 avec l’offre Voguéo portée par le syndicat des transports d’Île-de-France (STIF). Le service a été inauguré le 28 juin 2008 entre la gare d’Austerlitz à Paris et l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, avec un temps de parcours moyen de trente-cinq minutes, réduit à vingt-huit minutes l’année suivante sur une distance de 4,6 km. La période d’expérimentation a pris fin le 5 juin 2011 et le STIF a travaillé sur une extension du service à d’autres lignes prévues de démarrer en 2013. De nombreuses oppositions au projet se sont manifestées : le risque de concurrence avec les bateaux-mouches qui ont un monopole de fait du transport de touristes, l’incompatibilité de Voguéo avec les loisirs nautiques existants, certains bateaux-logements qu’il faudrait déplacer et le refus de plusieurs communes aux portes de Paris (en particulier Saint-Cloud mais aussi Sèvres) d’accepter une escale sur leur territoire.
Finalement, à la suite de l’annulation de la prolongation par le préfet de Paris, préfet de la région Île-de-France et aux incertitudes économiques du projet, le STIF a jeté l’éponge le 13 février 2013.

La position de la Métropole de Lyon

Ce que propose la Métropole, c’est :
* Expérimenter les bateaux-taxis sur la Saône
* Développer le tourisme de croisière sur nos fleuves
* Transporter des visiteurs et congressistes sur le Rhône entre le nouvel Hôtel Dieu et le Centre de Congrès de la Cité Internationale
* Encourager le transport sur l’eau de marchandises et de déchets
* Mais toujours pas de complément au quotidien par rapport aux autres modes de transport en commun de l’agglomération.

Quoiqu’il en soit, c’est bien la Métropole qui a le dernier mot car c’est à elle que revient la décision politique et c’est auprès d’elle que nous devons agir avant tout. On sait parfaitement que la solution de navette fluviale ne sera pas rentable au début mais aucun transport en commun aujourd’hui sur le territoire de la Métropole ne l’est. Le prix du billet ou de l’abonnement TCL ne couvre qu’environ 40% du coût réel du transport, le reste provient des subventions publiques.